L’écart actuel des décès à cause du coronavirus entre le Portugal et son voisin espagnol peut surprendre. Différentes raisons peuvent néanmoins l’expliquer à ce stade :

La situation géographique

Tout d’abord, à la différence des autres pays européens, le Portugal est une péninsule, avec pour seule frontière terrestre l’Espagne. Or, le premier ministre portugais, Antonio Costa, a annoncé la fermeture de sa frontière avec l’Espagne aux touristes dès le 15 mars. Les mesures de précautions ont ensuite été très rapides, observe Yves Léonard : «Ces frontières ont été fermées dès lors qu’on a vu ce qu’il s’était passé en Espagne, notamment avec le match entre l’Atalanta Bergame et Valence». Selon l’université de Rome La Sapienza, ce match de la Ligue des champions de football, le 19 février dernier, est en effet considéré comme le «déclencheur» de la propagation massive du coronavirus en Lombardie (nord de l’Italie), mais aussi en Espagne. En effet, à la mi-mars, le club espagnol de Valence CF annonçait que 35% de ses effectifs avaient été testés positifs au virus. En outre, près de 3000 supporters espagnols avaient fait le déplacement à Milan pour assister au match.

Des mesures rapides après l’alerte espagnole

Dès lors, les autorités portugaises auraient rapidement pris la mesure du danger. Après avoir fermé la frontière terrestre avec l’Espagne, l’état d’urgence a été annoncé le 19 mars alors que «très peu de cas étaient observés», assure Yves Léonard. Au 19 mars, seuls 642 contaminations et deux décès étaient en effet recensés.

Les restrictions imposées aux 10 millions de Portugais sont toutefois moins strictes que chez leurs voisins espagnols, qui comptent pourtant déjà plus de 10.000 morts. Les Portugais sont ainsi sommés de rester chez eux à moins que leur travail ne les y oblige, mais ils peuvent sortir faire un peu d’exercice dans leur zone de résidence, ce qui est interdit en Espagne.

Toutefois, c’est «dès la fin février – début mars» que les autorités portugaises se sont inquiétées, souligne Yves Léonard, avec notamment une mesure forte symboliquement : le 9 mars, le président portugais Marcelo Rebelo de Sousa a annoncé qu’il se mettait de lui-même en quarantaine, par précaution, suspendant toute activité publique au Portugal et à l’étranger pendant deux semaines. La raison ? Le président avait été en contact la semaine passée avec des élèves d’une école du nord du pays, fermée ensuite après la découverte d’un cas de coronavirus. «Cette prise de position a frappé les esprits, d’autant que de Sousa est un homme très médiatique», insiste le spécialiste de l’histoire contemporaine du Portugal.

Protéger le tourisme, puissant levier de l’économie portugaise

Beaucoup de Portugais auraient alors eux-mêmes fait preuve d’une grande prudence en «s’auto-confinant», comme ce fut également observé en Sicile (sud de l’Italie) après le début de l’épidémie en Lombardie (nord de l’Italie). Une prudence liée à «l’observation qu’ont les Portugais du système hospitalier très disparate sur le territoire», très développé dans les grandes villes comme Porto et Lisbonne et moins modernes dans les zones éloignées du littoral, analyse Yves Léonard, qui rappelle aussi que «le système hospitalier a souffert pendant les cures d’austérité du pays».À lire aussi : Le Portugal retrouve le cercle vertueux de la croissance

Or, si la croissance a redémarré ces dernières années au Portugal, c’est notamment grâce aux exportations… et au tourisme. «Il s’agit de prendre soin d’un des gros leviers de la croissance portugaise et de rassurer la population en faisant en sorte que l’activité touristique puisse repartir dans des délais raisonnables», explique Yves Léonard.

Régulariser les sans-papier pour les protéger et protéger la population

Une autre raison plus étonnante est invoquée par les observateurs de la vie portugaise ces derniers jours : la décision du premier ministre socialiste Antonio Costa, le 28 mars dernier, de régulariser temporairement les immigrés en attente de titre de séjour à partir du 30 mars. Cette mesure exceptionnelle et temporaire vise en effet à les protéger du Covid-19… et ainsi à protéger le reste de la population portugaise. «Les régulariser leur permet d’accéder au système national de santé afin qu’ils soient eux-mêmes protégés et qu’ils puissent protéger les autres», explique Yves Léonard. Cette mesure du gouvernement a toutefois un autre objectif, souligne le spécialiste : «Conserver cette main-d’œuvre nécessaire au bon fonctionnement de l’économie».

Une décision en tous les cas saluée, mercredi 1er avril, par la directrice de l’ONUSIDA, programme commun des Nations unies sur le VIH/sida : «Le Portugal a démontré ses qualités de leader et de compassion en prenant ces mesures prioritaires pour protéger les plus vulnérables». Ce jeudi, divers députés de gauche ont d’ailleurs appelé le gouvernement français à prendre des mesures similaires.

Un pic fin avril ou courant mai ?

En dépit de ces observations, la prudence s’impose donc, comme le rappellent les spécialistes interrogés, quant à la supposée «exception portugaise». Le nombre de cas pourrait en effet augmenter de façon exponentielle dans les jours à venir. «Les installations ont été renforcées, un hôpital militaire a été installé à Lisbonne pour y accueillir 200 lits, observe ainsi Yves Léonard. La question du pic reste incertaine. Aura-t-il lieu fin avril ou courant mai ? Nous l’avons vu, les projections sont difficiles avec ce virus.»